N° 131/132
« La litératie.
Autour de Jack Goody »
décembre 2006
La littératie. Autour de Jack Goody. Par ce titre composé, nous voulons marquer une double détermination : souligner l’importance, dans la pensée didactique, de la notion de littératie et rendre hommage à Jack Goody, professeur honoraire d’anthropologie sociale à l’université de Cambridge, à qui la littératie est si intimement associée. Il suffit de parcourir l’état de ses travaux pour s’en assurer. Parmi la variété des thèmes qu’il a abordés (la cuisine, la culture des fleurs, les relations entre vivants et morts, les filiations entre cultures orientales et occidentales, la famille et le mariage en Eurasie, le statut de l’image dans les diverses civilisations, etc.), se détachent sans peine les problématiques de la littératie que Goody n’a cessé patiemment de sillonner, à l’échelle non d’une contrée ou d’un pays mais du monde. Il a ainsi scruté les rôles de l’écriture dans l’organisation des sociétés et le type de développement culturel, social et cognitif dans des ouvrages dont nous ne pouvons citer ici que les plus significatifs : La Raison graphique (1979),  La Logique de l’écriture : aux origines des sociétés humaines (1986),  Entre l’oralité et l’écriture (1994),  The Power of the Written Tradition (2000). Précisons d’emblée que l’une des contributions dont Pratiques, ici même, peut s’enorgueillir est d’offrir aux lecteurs francophones, deux chapitres de Jack Goody, inédits en français et pourtant de premier ordre dans l’économie générale de sa pensée. Il s’agit de la traduction de  The Technology of the Intellect et  The Consequences of Literacy (1) qu’il a écrit avec Ian Watt ; deux travaux de 1968 extraits de  Literacy in Traditional Societies. Les quelque quarante ans qui nous séparent aujourd’hui de leur conception ne marquent le propos qu’à sa périphérie. Le cœur des interrogations est d’une remarquable acuité. Dans  La technologie de l’intellect, Jack Goody note combien il est surprenant que nous ayons si peu porté attention à l’écriture qui constitue pourtant la plus grande « invention » – pour peu que le mot ait un sens en l’occurrence – de l’histoire de l’humanité. Il montre que cette lente maturation de l’écriture a produit un « changement radical dans la technologie de l’intellect » et a influencé les organisations sociales de manière déterminante, même si les pratiques de littératie ont été, en tous points du monde, plus ou moins restrictives. Restrictives, elles l’ont été à au moins deux titres. Tout d’abord parce que les codes non alphabétiques, idéographiques, étaient d’un accès malaisé dans la mesure où ils comprenaient un nombre considérable de signes au point de n’être l’apanage que de quelques lettrés. Ensuite parce que les supports de l’écriture ont exercé une influence décisive sur la diffusion de la littératie. Dès lors qu’une société donnée a été en mesure de fabriquer du papier, une littératie démotique devenait possible, avec toutes les conséquences que cela impliquait. Dans  Les conséquences de la littératie  précisément, Jack Goody et Ian Watt, se livrent à une étude contrastive qui, tout en évitant l’écueil ethnocentrique, établit quelques lignes de partage entre les sociétés avec et sans écriture. Ils soulignent ce faisant des conséquences de première importance. Ils posent, entre autres conclusions, que l’écrit, de manière immanente, pour qui le pratique activement en production autant qu’en réception, conduit à des processus complexes d’individuation qui marquent des ruptures avec les conduites inspirées par les cultures des sociétés sans écriture. Celles-ci ont en effet des caractéristiques que nos auteurs posent en termes d’équilibre homéostatique. La transmission des héritages culturels à l’oral n’est pas orientée vers l’idée de conservation à l’identique d’une donnée, d’un rituel ou autre et peut, au fil du temps, délester ledit héritage des traits qui perdraient de leur pertinence, sans porter atteinte au système global. Anodine en apparence, cette constatation aura une répercussion considérable : il sera désormais possible pour les hommes de « séparer le passé du présent » et du même coup de distinguer les mythes et l’histoire. Jack Goody nous a par ailleurs accordé un entretien dans lequel il nous propose une vue rétrospective de certaines de ses hypothèses, qu’il n’hésite pas parfois à infléchir quelque peu. Il revient notamment sur la prééminence présumée de l’alphabet grec qu’il estime à présent un peu exagérée, tout comme il revient sur les types d’écriture en précisant que les codes non alphabétiques ont eu des conséquences tout à fait essentielles sur les individus et sur les organisations sociales, à l’exemple de la Chine. Ces systèmes d’écriture, mêlant parfois logogrammes, pictogrammes et idéogrammes, recélaient les principaux invariants de l’écriture : ces étonnantes capacités de fixité – aujourd’hui tenues pour banales pour qui n’y prête pas l’attention requise – qui facilitent les fonctions mnémoniques, métalinguistiques et réflexives, entre autres choses. Bref, en pondérant l’importance du code alphabétique, il insiste sur le fait que c’est l’écriture – et non tel ou tel système – qui produit les changements observés dans les sociétés humaines dès lors qu’elle y est introduite. Jack Goody se garde ainsi de tout européocentrisme et nous invite dans le même mouvement à nous défier de l’hypothèse du Grand partage, avec l’oralité pour les uns et l’écriture pour les autres. Il attire ainsi notre attention sur le fait que personne n’a répondu à l’objection majeure qui met en échec le projet de séparer hermétiquement les sociétés avec les modes de pensée comme trait distinctif : logiques pour les uns (par définition littératiens parce que logico-empiriques), non-logiques pour les autres (qui seraient par définition le propre des sociétés de l’oralité). Cette dichotomie, bien réductrice en réalité, dissimule le fait que dans les sociétés littératiennes – en cela tient l’objection – subsistent des pensées non-logiques caractéristiques des sociétés de culture orale. « La relation, écrit-il, entre traditions écrite et orale dans les cultures occidentales reste une question majeure qui réclame des recherches approfondies et de la réflexion ». Cette observation, dont l’actualité demeure entière, ne manque pas d’appeler notre attention sur les approches didactiques de la littératie. Même si Jack Goody ne s’est pas préoccupé directement des problèmes d’enseignement et de didactique comme l’indique dans ce numéro David Olson, l’on remarquera que nombre de ses points de vue concernent les didacticiens. Yves Reuter a établi ces liens tout en prônant une certaine prudence : il appelle dans sa contribution à se garder des lectures parcellaires ou orientées que l’on fait parfois des travaux de J. Goody et à la nécessité de le (re)lire. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas manquer de s’interroger sur cette coprésence des modes de communication fondés sur l’oralité et sur le délicat, laborieux même parfois, travail d’acculturation à l’écrit. On ne peut pas occulter les relations entre la pratique « originelle » de l’oral et l’entrée des enfants dans l’ordre scriptural. Pourrait-on dès lors donner une autre consistance à la notion d’orature en examinant de manière plus serrée la part prise par l’oral dans l’acquisition de l’écrit et, en retour, les déterminations que l’écrit fait peser sur l’oral, au-delà des problèmes bien connus de normes et de surnormes ? Une donnée paraît toutefois acquise : nous avons maintes occasions de constater que l’on peut se détourner de la littératie en « pratique » mais que l’on ne peut s’y soustraire en droit puisque consentants ou non, dans une société disposant de l’écriture, tout le monde est tributaire de l’ordre scriptural et de ses conséquences sociales, sociologiques, linguistiques que nous n’avons pas fini de sonder. Nous sommes « pris », au sens sartrien, dans l’écriture mais l’on peut paradoxalement, dans une société littératienne, facilement « échapper » à l’écrit en ce sens que l’on peut conduire son existence en limitant au minimum ses « pratiques » littératiennes. Dit autrement, il est possible, sans considération eschatologique, de « vivre » avec une part très réduite des habiletés minimales fondatrices de la littératie : lire, écrire et compter. Il est loisible de préférer aux principes d’individuation qui sont, théoriquement, le propre des sociétés littératiennes, les « solidarités mécaniques » dont avait traité Durkheim. Pour conférer une pleine intelligibilité à notre projet éditorial, nous avons subdivisé le sommaire en trois sous-ensembles. Nous avons consacré une première partie à la publication de quelques textes « fondateurs » de la littératie que nous avons présentés et que prolonge un entretien entre Jack Goody et Michel Melot, Conservateur des bibliothèques de France. Entre écriture et livre, le propos traite, entre autres sujets, des nouvelles technologies et des éventuelles incidences qu’elles ont sur la littératie. Il sera ensuite question (partie II) d’évoquer la littératie en examinant ses impacts en matière de socialisation langagière. C’est ce à quoi se consacre Charles Bazerman avec une contribution centrée sur les influences que la littératie exerce sur les institutions de la société. Fondée sur les travaux de Goody, la réflexion de l’auteur étend le raisonnement à d’autres institutions pour étudier les façons dont elles sont transformées par l’écrit au point de générer à leur tour de nouveaux espaces pour l’écrit. David Olson revient quant à lui sur l’hypothèse de la littératie selon laquelle, l’écriture, comme nouvelle technologie de la communication, modifie les pratiques sociales autant que les processus cognitifs des personnes impliquées. Il développe une part de son raisonnement sur les propriétés métalinguistiques de l’écriture. Claudine Dardy s’intéresse pour sa part, à ces papiers « ordinaires » qui ont la vertu de nous attribuer des identités. J.-M. Privat, quant à lui, dans un court article programmatique, suggère que des travaux à venir « approfondissent et spécifient les modes d'existence de la littératie ». La troisième partie, entièrement dédiée aux approches didactiques, marque les lignes de confluence entre la littératie et les préoccupations des professeurs, à la fois acteurs, auteurs et médiateurs de cet ordre scriptural qui constitue le point de référence constant de la pensée de J. Goody. L’article d’Y. Reuter a le mérite d’ouvrir la troisième partie en questionnant les circuits de lecture des travaux de Goody et en étudiant les voies par lesquelles ils se sont diffusés en didactique. Sa contribution présente une portée épistémologique qu’il conviendrait de ne pas négliger tant les références « médiées », recueillies de manière indirecte, peuvent obscurcir le sujet plus qu’elles ne l’éclairent. Plusieurs contributions de ce numéro (Anne Leclaire-Halté, Marceline Laparra (2) notamment) nous invitent à dé-naturaliser l’objet ou le geste scriptural, faute de quoi nous renforçons les différences scolaires issues des habitus. L’entrée dans l’écrit, dont il vient d’être question, n’est évidemment que le début du centrement scriptural des savoirs tel qu’il s’opère dans tout le système scolaire ; le processus se prolonge à travers diverses pratiques tellement nombreuses, banales et intériorisées (la prise de notes, les tableaux et les listes, pour ne citer ici que les contributions de D. Lahanier-Reuter et S. Branca-Rosoff) qu'elles ont tendance à passer inaperçues. La contribution de M.-C. Vinson illustre les bénéfices didactiques que l’on peut tirer d’une conception de l’écriture qui met en phase la pensée (lectorale) et la matérialité (d’un indexfabriqué) ; en effet au cours d’opérations pourtant complexes (penser le genre d’un ouvrage) l’effectuation d’un index donne un tour concret à l’activité de lecture, la délimite, la simplifie parce qu’elle la médiatise. La pensée didactique en la matière ne saurait se priver d’un regard critique sur cette forme d’aliénation aux habitudes « graphiques et scripturales » de publics plus âgés. C’est dans cette perspective que M. Kara revisite les pratiques définitoires et citationnelles de ses étudiants, invitant à « penser par l’écriture » plutôt qu’à n’y voir qu’une série de conventions rhétoriques, au risque d’occulter les opportunités scrutatrices et heuristiques qu’offre l’écrit ; opportunités dont il faut savoir se saisir pour échapper aux conceptions « restitutives » de l’écrit. L’on doit à nos lecteurs, pour finir, deux remarques épistémologiques. Nous avons adopté une graphie francisée du terme « literacy » d’origine anglo-saxonne. Il ne s’agit ni d’une défiance à l’égard des anglicismes, ni d’un accès puriste. La graphie retenue nous permet d’utiliser plus commodément, dans l’entreprise intellectuelle d’appropriation de la notion, tous les dérivés morphologiques du terme (littératien, pré-littératien, proto-littératien etc.). En dernier lieu, nous ne nous sommes pas livrés à un travail de définition tant les conceptions sont oscillatoires. Notre choix s’est porté sur une conception ouverte de la littératie, telle par exemple que la produit Jean-Pierre Jaffré en soulignant qu’elle « désigne l'ensemble des activités humaines qui impliquent l'usage de l'écriture, en réception et en production. Elle met un ensemble de compétences de base, linguistiques et graphiques, au service de pratiques, qu'elles soient techniques, cognitives, sociales ou culturelles. Son contexte fonctionnel peut varier d'un pays à l'autre, d'une culture à l'autre, et aussi dans le temps. » (3). Par le fait même de son ouverture, cette définition nous permet d’intégrer... les conséquences de la littératie. Mohamed Kara et Jean-Marie Privat Nous adressons nos plus sincères remerciements à Christiane Donahue Professeur de l’Université du Maine-Farmington (USA), Jean-Claude Lejosne, Professeur émérite à l’Université Paul Verlaine de Metz (France) et Kathie Birat, Professeur de littérature américaine et afro-caribéenne à l’Université Paul Verlaine de Metz (France) pour leur concours décisif aux traductions des contributeurs anglophones. Notes : (1)  La traduction de ces deux articles a été rendue possible grâce à l’accord explicite de Jack Goody et à l’autorisation de la Cambridge University Press. Nous leur adressons conjointement l’expression de nos plus vifs remerciements. (2)  Auxquelles il convient d’ajouter les travaux de Mireille Delaborde qui ont été mis en ligne sur ce même site dePratiques  (3)  n-Pierre Jaffré, 2004, « La litéracie : histoire d’un mot, effets d’un concept », inLa littéracie, Conceptions théoriques et pratiques d’enseignement de la lecture-écriture, C. Barré-De Miniac, C. Brissaud, M. Rispail (sous la dir.), Paris, éd. L’Harmattan, coll. Espaces discursifs, p. 31. HAUT DE PAGE       -                  N°131/132 CRESEF- Tous droits réservés Lire la
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